Saturday, 4 of September of 2010

Catégorie » La vie

Looooooser!

Deuxième secondaire. Un élève, un peu plus à la mode que les autres, la mèche de cheveux lui cachant esthétiquement la moitié du visage, est en pleine conversation avec ses camarades alors que j’essaie de prendre les présences. Le sujet? Leurs groupes de musique préférés.

MIKAËL: Moi j’aime mieux Led Zeppelin.
DIEGO: C’est qui ça?
MIKAËL: Tu connais pas Led Zeppelin? LOOOOOOOOOOOOOSER!! C’est un des groupes rock les plus importants de l’histoire!

Je finis par avoir le silence, et je fais l’appel.

MOI: Mikaël.
MIKAËL: Présent.
MOI: Mikaël, est-ce que tu connais Velvet Underground?
MIKAËL: Non…
MOI: LOOOOOOOOOOOOSER!

Il me regarde avec de grands yeux, il ne peut assimiler le fait qu’un adulte lui parle comme ça. Je continue.

MOI: Tu connais pas Velvet Underground? C’est un de groupes qui ont le plus influencés les musiciens d’aujourd’hui!
MIKAËL: Ah, je connais pas…
MOI: Et avant de connaître Led Zeppelin, tu ne les connaissais pas non plus… si tu veux que les autres s’ouvrent à tes goûts musicaux, tu devrais peut-être changer d’attitude… tu ne connais pas Led Zeppelin? Chanceux, tu vas pouvoir les découvrir et écouter leur musique pour la première fois, moi je ne peux plus faire ça…
MIKAËL: Ouais, ok…

N’est-ce pas que je suis empli d’une sagesse incommensurable? Ou alors, juste un petit peu commensurable, mais à peine?


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Téléphonie suspecte

Examen de français, cinquième secondaire. Samantha a son téléphone cellulaire sur son pupitre. La semaine dernière, dans sa classe de français, je l’ai entendue expliquer aux autres comment c’était facile de tricher avec un téléphone. Je le confisque donc, et quand elle rouspète et que je lui répète ce qu’elle disait la semaine d’avant, elle réagit comme si j’étais stupide. Puis, Nadia, qui est arrivée avec 30 minutes de retard, sort son téléphone et le met à son tour sur son pupitre. Je laisse faire, jusqu’à ce que je la vois le manipuler. Quand j’essaie de le prendre:

NADIA: Qu’est-ce que vous faites??
MOI: Je te le redonne après l’examen.
NADIA: C’est pour voir l’heure, pour aller plus vite!
MOI: Je te la dirai, l’heure, tu sais que tu n’as pas le droit à ton téléphone.
NADIA: C’est pour voir l’heure pour aller plus vite, c’est quoi ton problème?
MOI: J’ai pas de problème, mais t’as pas le droit.
NADIA, voyant que je ne cèderai pas, en me donnant son téléphone: Tiens, mange-le!
MOI: Je ne le mangerai pas, je vais plutôt le donner à ta directrice.
NADIA: Essaie pour voir!

J’ai essayé. Malheureusement, je n’ai pas réussi: la directrice était absente. J’ai donc dû remettre le téléphone à la T.E.S. Cette dernière m’a dit que, étant donné que le lendemain était journée pédagogique, Nadia ne pourrait récupérer son téléphone que le lundi suivant. Après m’avoir écrit une lettre d’excuses, évidemment…


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Hygiène

Dans une classe dite « de communication». Marc est un élève particulier, il aime beaucoup les enseignants, peut-être parce qu’ils sont les seuls à le traiter avec respect.

MARC: Monsieur, le connaissez-vous lui? (Il me montre une photo de René Lévesque)
MOI: Oui…
MARC: Il est dans ma famille.
MOI: Ah oui? C’est qui par rapport à toi?
MARC: Genre un cousin éloigné. Il était politicien, hein?
MOI: Oui, et avant il était journaliste.
MARC: Ça gagne cher un politicien?
MOI: Assez, oui. (il me demande un estimé; je le lui donne)
MARC: J’ai failli avoir son héritage. Je me serais acheté une XBOX, un IPOD touch, je me serais tout acheté ce que je veux!

Julie, quant à elle, se réfugie dans les livres. Je ne la vois jamais sans un livre à la main, et, bien que la plupart du temps elle exécute le travail demandé, c’est souvent par intermittence, avec des pauses-lecture. Ni Marc, ni Julie n’a vraiment d’ami, mais un monde les sépare. Marc, intellectuellement, est presque un bébé alors que Julie, malgré d’évidents problèmes scolaires et sociaux, possède une culture bien supérieure à celle de ses camarades de classe et n’est pas intéressée à se nouer d’amitié avec Marc.

JULIE: Monsieur, demain on part en classe de neige pour deux jours. il faudrait arroser les plantes sinon elles vont mourir!
MOI: D’accord, va chercher de l’eau.

Elle sort avec l’arrosoir, revient et commence à nourrir la flore luxuriante de la classe. Elle met trop d’eau, en reçoit le trop-plein sur les cheveux et les vêtements. Je lui dit d’aller chercher du papier pour se sécher, ce qu’elle fait.

Mais pendant qu’elle est partie, les autres élèves commencent à se plaindre, à se boucher le nez. Je comprends assez vite pourquoi: une répugnante odeur d’élève pas lavée depuis un temps, libérée par les molécules d’eau qui lui sont tombées dessus, a envahi l’air ambiant. Quand Julie revient, je ne sais pas si elle s’aperçoit que ce cirque la concerne; elle semble, comme d’habitude, imperméable à son environnement immédiat.

La cloche sonne, annonçant la fin de la période.

MARC, me retenant: Monsieur, pourquoi ça pique les « péricules »?
MOI
: Hein?
MARC
: Pourquoi ça pique les péricules? (Il me montre ses cheveux. Ils pullulent de points blancs.) Moi j’ai des péricules, et ça pique toujours…
MOI
, très mal à l’aise: Euh, je sais pas… je connais pas ça!
MARC
: Ah, merci.

Et je me sauve, honteux.


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Attention danger

Un vieux truc de suppléant quand la classe est difficile et que c’est la dernière période de la journée: écrire au tableau “temps supplémentaire”, et commencer à faire des barres.  Une barre. Les élèves ne bronchent pas, ils continuent à faire comme si le suppléant n’existait pas. Deux barres. Quelques-uns commencent à crier aux autres de se taire. Trois barres. Le silence se fait graduellement. (note: si possible, écrire le nom des élèves fautifs, sinon ceux qui ne parlent pas auront un sentiment d’injustice)

À la fin de la période, trois minutes avant la cloche, j’annonce: Quand la cloche sonne, vous restez assis en silence, que votre nom soit au tableau ou pas, si vous voulez sortir. Le silence se fait instantanément.

MOI: Mais vous avez le droit de parler jusqu’à la cloche, j’ai dit quand la cloche sonne.
JUAN: Non, moi je dis que c’est un piège!

Et, malgré mon rire, il se tait.


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Charmante naïveté

On m’annonce ce matin une classe difficile. Je ne sais pas trop comment on la nomme dans le jargon pédagogique, celle-là. Entre le “cheminement particulier” d’antan et  et les classes allégées pour élèves n’ayant jamais vraiment passé leur primaire. En plus, elle contient l’Élève Maudit. Je le vois régulièrement dans l’école, toujours en train de persécuter quelqu’un, toujours à faire et à dire les pires stupidités. L’exemple classique, cliché et boutonneux de l’ado mal dans sa peau qui terrorise les autres. Je l’ai déjà engueulé, dans un couloir, à cause d’une goutte. Comme un chien, il ne voyait que la goutte et ne comprenait pas l’ampleur de ma colère.

Je prépare donc mon truc de magie le plus impressionnant: la restauration et le remplissage d’une cannette de boisson gazeuse. Ils sont effectivement impressionnés, et calmes pendant toute la période; loin d’être des modèles de persévérance et de concentration, mais au moins personne ne conteste mon autorité. À la fin, quand je ne donne qu’un 7/10 (5 pour le comportement, 2 pour le travail. En bas de 7, ils ont une retenue) sur le suivi quotidien de l’Élève Maudit, il a les yeux pleins d’eau. Il avait promis qu’il n’aurait que des 8.

***

Plus tard dans la même journée, je croise deux des élèves de cette classe.

AÏSSATOU: Pourquoi vous êtes prof, monsieur?
MOI: Hein? (Je ne suis pas certain d’avoir compris. Ont-elles dit “Pourquoi vous êtes pas prof?”, puisque je ne suis pas prof?)
KUNÉGONDE: Oui, pourquoi vous êtes prof? Vous pourriez être magicien.
MOI, comprenant: Ah! Euh… oui, hein, pourquoi…
AÏSSATOU: Vous pourriez avoir une émission de télé.
MOI: Ah, ben oui… je vais y penser.
KUNÉGONDE, s’éloignant: En tout cas, nous, on vous regarderait!


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Vie privée

UN GENTIL LECTEUR PLUS OU MOINS FICTIF: Hey, “William”, c’est intéressant tes histoires d’école mais c’est quand que tu nous parle de ta vie privée?
MOI: De que-c’est?
LE MÊME GENTIL LECTEUR: Ouais, sur les autres blogues que l’on-lit, l’on nous régale d’anecdotes sur la vie familiale, sur le petit dernier, par exemple…
MOI: Hrrrrrhmmmblll.
LE GENTIL LECTEUR DONT IL EST QUESTION ICI: Sur les plaisirs de la table…
MOI: Mrggglmmmb. Ok, euh… Ah! Je sais! Ce soir j’ai mangé mon plat préféré!
LGL: Ah, noble blogueur, et quel était-il? Mieux que ça, donne-moi la recette! Laisse-moi trouver un crayon et du papier… ok, choute!
MOI: C’est simple, je fais chauffer une casserole à feu moyen-fort…
LGL: Moyen-fort, je note.
MOI: J’y mets tous les restants de la bouffe que M. a cuisiné les derniers jours…
LGL: Hein?
MOI: Je fais chauffer jusqu’à ce qu’il y ait au moins une partie chaude, sel poivre au goût, et c’est prêt.
LGL, visiblement déçu: Ah.
MOI: Ah oui, et du paremesan. C’est bon avec tout du parmesan.
LGL, sarcastique: Merci.
MOI: De rien, ça fait plaisir.
LGL: C’est qui, M?


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Travail bidon

Quand un enseignant s’absente pour la journée, il laisse souvent ce que j’appelle un travail bidon. Le travail bidon est une tâche insignifiante, ennuyante et souvent inutile que je dois faire faire aux élèves. En effet, d’un côté les profs se sentent obligés de laisser quelque chose pour faciliter le travail du suppléant, mais de l’autre ils évitent la matière importante, sachant bien que la plupart des suppléants ne réussiront pas à faire travailler les élèves.

C’est là que mon travail devient frustrant. Afin de satisfaire l’enseignant que je remplace, je dois réussir à faire travailler ses élèves, mais ils ne sont pas dupes. Ils savent que le travail demandé est bidon, puisqu’ils ne font ce genre de choses que lorsque leur professeur est absent. Commence alors un jeu absurde, l’adulte essayant de forcer les ados à faire un travail dont le seul but est de les occuper. Si je pouvais décider moi-même ce que je fais avec eux, ce serait beaucoup plus facile. J’ai construit dans ma longue et enrichissante carrière quelques cours qui ont l’avantage non négligeable d’intéresser les jeunes. Il y en a un sur la magie et les charlatans, qui commence par un exploit difficile à comprendre pour des cerveaux encore en formation: je leur demande d’écrire un mot sur un bout de papier puis de le plier en quatre. Ensuite je ramasse tous les papiers, je les dépose sur mon bureau, j’en prends un dans mes mains, je leur demande de se concentrer sur leur mot… et je « devine » celui qui est écrit sur le papier, puis tous les autres. À partir de là ils sont suspendus à mes lèvres, et je leur donne un cours d’auto-défense intellectuelle.

Mais c’est rare que je peux décider ce que je fais avec les élèves. À la place, il y a le travail bidon. À la place, je dois me battre avec des jeunes qui textent sur leur téléphone, écoutent de la musique en douce, déplacent leur bureau pour jouer aux cartes… Je finis la journée fâché contre moi-même, souvent d’accord avec les jeunes qui ont défié mon autorité, me disant que j’aurais fait la même chose.


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Petit bonheur

Chaque jour, à l’intercom, une voix annonce les ‘messages de la vie étudiante’. Cette semaine, tous les messages comprenaient un rappel de l’évènement karaoké organisé dans le cadre de la semaine du français. Malheureusement, l’originalité n’est pas la première qualité de la personne chargée d’écrire les messages, et celui-ci commençait par “Vous avez toujours rêvé de participé à Star Académie?”

Aujourd’hui, dans une classe de secondaire 1, au moment où ils ont entendu cette question, au moins la moitié des élèves s’est écrié spontanément “Nooooooooon!”

Malgré moi, je me suis fendu d’un grand sourire.


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Petite violence ordinaire

Une classe d’adaptation. L’adaptation signifie que l’école s’adapte aux élèves ayant des comportements dérangeants en les mettant tous dans la même classe, allégeant ainsi les classes dites normales. Avant la cloche, j’observe une fille qui frappe sur un garçon, un coup violent sur l’épaule. Puis un autre. La victime rigole, évidemment, on ne montre pas qu’on a mal quand c’est une fille qui tape. On montre l’autre épaule, c’est chrétien. La fille se tourne vers un autre garçon, lui met la main au cou et serre. Je crie.

Mais qu’est-ce que tu fais là?”!

Tous se taisent et me regardent. Même les deux victimes. Mais qu’est-ce qui se passe? Où est le problème? me demandent quelques élèves.

C”est un scénario que j’ai vu très souvent. Ça me surprend quand même encore. Que la fille soit réellement surprise que je puisse voir quelque chose de répréhensible dans cette violence. Parfois, dans des cas pareils je me fais répondre:

“Mais c’est mon ami!”

Et la victime de confirmer, oui, pas de problème, je suis son ami. Après avoir reçu une grande claque derrière la tête.  Après tout, quoi de plus normal qu’un peu de violence entre amis?


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Brève mais intense

On se dit parfois qu’après de nombreuses années d’expérience dans la suppléance, on a tout vu, tout entendu. Cet après-midi j’ai eu la preuve que non.

14: 45. Je suis occupé à écrire au professeur mes commentaires sur le déroulement de la période. L’élève la plus proche, Claudine, qui fut une des pires pestes, essaie de lire ce que j’écris. Alors j’écris ‘Claudine ne saura jamais ce que j’écrirai à son professeur, mouhahahahaha!’

Alors elle me regarde, imperturbable, et me lance: ‘Mon professeur me disputera pas de toute façon. Mon père lui a dit de plus me disputer, que sinon il lui casserait les deux bras.’

Le pire dans l’histoire? Je pense que c’est vrai.


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