Saturday, 4 of September of 2010

Nouveau!

Attention danger

Un vieux truc de suppléant quand la classe est difficile et que c’est la dernière période de la journée: écrire au tableau “temps supplémentaire”, et commencer à faire des barres.  Une barre. Les élèves ne bronchent pas, ils continuent à faire comme si le suppléant n’existait pas. Deux barres. Quelques-uns commencent à crier aux autres de se taire. Trois barres. Le silence se fait graduellement. (note: si possible, écrire le nom des élèves fautifs, sinon ceux qui ne parlent pas auront un sentiment d’injustice)

À la fin de la période, trois minutes avant la cloche, j’annonce: Quand la cloche sonne, vous restez assis en silence, que votre nom soit au tableau ou pas, si vous voulez sortir. Le silence se fait instantanément.

MOI: Mais vous avez le droit de parler jusqu’à la cloche, j’ai dit quand la cloche sonne.
JUAN: Non, moi je dis que c’est un piège!

Et, malgré mon rire, il se tait.

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Charmante naïveté

On m’annonce ce matin une classe difficile. Je ne sais pas trop comment on la nomme dans le jargon pédagogique, celle-là. Entre le “cheminement particulier” d’antan et  et les classes allégées pour élèves n’ayant jamais vraiment passé leur primaire. En plus, elle contient l’Élève Maudit. Je le vois régulièrement dans l’école, toujours en train de persécuter quelqu’un, toujours à faire et à dire les pires stupidités. L’exemple classique, cliché et boutonneux de l’ado mal dans sa peau qui terrorise les autres. Je l’ai déjà engueulé, dans un couloir, à cause d’une goutte. Comme un chien, il ne voyait que la goutte et ne comprenait pas l’ampleur de ma colère.

Je prépare donc mon truc de magie le plus impressionnant: la restauration et le remplissage d’une cannette de boisson gazeuse. Ils sont effectivement impressionnés, et calmes pendant toute la période; loin d’être des modèles de persévérance et de concentration, mais au moins personne ne conteste mon autorité. À la fin, quand je ne donne qu’un 7/10 (5 pour le comportement, 2 pour le travail. En bas de 7, ils ont une retenue) sur le suivi quotidien de l’Élève Maudit, il a les yeux pleins d’eau. Il avait promis qu’il n’aurait que des 8.

***

Plus tard dans la même journée, je croise deux des élèves de cette classe.

AÏSSATOU: Pourquoi vous êtes prof, monsieur?
MOI: Hein? (Je ne suis pas certain d’avoir compris. Ont-elles dit “Pourquoi vous êtes pas prof?”, puisque je ne suis pas prof?)
KUNÉGONDE: Oui, pourquoi vous êtes prof? Vous pourriez être magicien.
MOI, comprenant: Ah! Euh… oui, hein, pourquoi…
AÏSSATOU: Vous pourriez avoir une émission de télé.
MOI: Ah, ben oui… je vais y penser.
KUNÉGONDE, s’éloignant: En tout cas, nous, on vous regarderait!

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Vie privée

UN GENTIL LECTEUR PLUS OU MOINS FICTIF: Hey, “William”, c’est intéressant tes histoires d’école mais c’est quand que tu nous parle de ta vie privée?
MOI: De que-c’est?
LE MÊME GENTIL LECTEUR: Ouais, sur les autres blogues que l’on-lit, l’on nous régale d’anecdotes sur la vie familiale, sur le petit dernier, par exemple…
MOI: Hrrrrrhmmmblll.
LE GENTIL LECTEUR DONT IL EST QUESTION ICI: Sur les plaisirs de la table…
MOI: Mrggglmmmb. Ok, euh… Ah! Je sais! Ce soir j’ai mangé mon plat préféré!
LGL: Ah, noble blogueur, et quel était-il? Mieux que ça, donne-moi la recette! Laisse-moi trouver un crayon et du papier… ok, choute!
MOI: C’est simple, je fais chauffer une casserole à feu moyen-fort…
LGL: Moyen-fort, je note.
MOI: J’y mets tous les restants de la bouffe que M. a cuisiné les derniers jours…
LGL: Hein?
MOI: Je fais chauffer jusqu’à ce qu’il y ait au moins une partie chaude, sel poivre au goût, et c’est prêt.
LGL, visiblement déçu: Ah.
MOI: Ah oui, et du paremesan. C’est bon avec tout du parmesan.
LGL, sarcastique: Merci.
MOI: De rien, ça fait plaisir.
LGL: C’est qui, M?

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Travail bidon

Quand un enseignant s’absente pour la journée, il laisse souvent ce que j’appelle un travail bidon. Le travail bidon est une tâche insignifiante, ennuyante et souvent inutile que je dois faire faire aux élèves. En effet, d’un côté les profs se sentent obligés de laisser quelque chose pour faciliter le travail du suppléant, mais de l’autre ils évitent la matière importante, sachant bien que la plupart des suppléants ne réussiront pas à faire travailler les élèves.

C’est là que mon travail devient frustrant. Afin de satisfaire l’enseignant que je remplace, je dois réussir à faire travailler ses élèves, mais ils ne sont pas dupes. Ils savent que le travail demandé est bidon, puisqu’ils ne font ce genre de choses que lorsque leur professeur est absent. Commence alors un jeu absurde, l’adulte essayant de forcer les ados à faire un travail dont le seul but est de les occuper. Si je pouvais décider moi-même ce que je fais avec eux, ce serait beaucoup plus facile. J’ai construit dans ma longue et enrichissante carrière quelques cours qui ont l’avantage non négligeable d’intéresser les jeunes. Il y en a un sur la magie et les charlatans, qui commence par un exploit difficile à comprendre pour des cerveaux encore en formation: je leur demande d’écrire un mot sur un bout de papier puis de le plier en quatre. Ensuite je ramasse tous les papiers, je les dépose sur mon bureau, j’en prends un dans mes mains, je leur demande de se concentrer sur leur mot… et je « devine » celui qui est écrit sur le papier, puis tous les autres. À partir de là ils sont suspendus à mes lèvres, et je leur donne un cours d’auto-défense intellectuelle.

Mais c’est rare que je peux décider ce que je fais avec les élèves. À la place, il y a le travail bidon. À la place, je dois me battre avec des jeunes qui textent sur leur téléphone, écoutent de la musique en douce, déplacent leur bureau pour jouer aux cartes… Je finis la journée fâché contre moi-même, souvent d’accord avec les jeunes qui ont défié mon autorité, me disant que j’aurais fait la même chose.

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Petit bonheur

Chaque jour, à l’intercom, une voix annonce les ‘messages de la vie étudiante’. Cette semaine, tous les messages comprenaient un rappel de l’évènement karaoké organisé dans le cadre de la semaine du français. Malheureusement, l’originalité n’est pas la première qualité de la personne chargée d’écrire les messages, et celui-ci commençait par “Vous avez toujours rêvé de participé à Star Académie?”

Aujourd’hui, dans une classe de secondaire 1, au moment où ils ont entendu cette question, au moins la moitié des élèves s’est écrié spontanément “Nooooooooon!”

Malgré moi, je me suis fendu d’un grand sourire.

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Petite violence ordinaire

Une classe d’adaptation. L’adaptation signifie que l’école s’adapte aux élèves ayant des comportements dérangeants en les mettant tous dans la même classe, allégeant ainsi les classes dites normales. Avant la cloche, j’observe une fille qui frappe sur un garçon, un coup violent sur l’épaule. Puis un autre. La victime rigole, évidemment, on ne montre pas qu’on a mal quand c’est une fille qui tape. On montre l’autre épaule, c’est chrétien. La fille se tourne vers un autre garçon, lui met la main au cou et serre. Je crie.

Mais qu’est-ce que tu fais là?”!

Tous se taisent et me regardent. Même les deux victimes. Mais qu’est-ce qui se passe? Où est le problème? me demandent quelques élèves.

C”est un scénario que j’ai vu très souvent. Ça me surprend quand même encore. Que la fille soit réellement surprise que je puisse voir quelque chose de répréhensible dans cette violence. Parfois, dans des cas pareils je me fais répondre:

“Mais c’est mon ami!”

Et la victime de confirmer, oui, pas de problème, je suis son ami. Après avoir reçu une grande claque derrière la tête.  Après tout, quoi de plus normal qu’un peu de violence entre amis?

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Brève mais intense

On se dit parfois qu’après de nombreuses années d’expérience dans la suppléance, on a tout vu, tout entendu. Cet après-midi j’ai eu la preuve que non.

14: 45. Je suis occupé à écrire au professeur mes commentaires sur le déroulement de la période. L’élève la plus proche, Claudine, qui fut une des pires pestes, essaie de lire ce que j’écris. Alors j’écris ‘Claudine ne saura jamais ce que j’écrirai à son professeur, mouhahahahaha!’

Alors elle me regarde, imperturbable, et me lance: ‘Mon professeur me disputera pas de toute façon. Mon père lui a dit de plus me disputer, que sinon il lui casserait les deux bras.’

Le pire dans l’histoire? Je pense que c’est vrai.

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Résistance

Autre classe spéciale aujourd’hui. Une élève décide qu’elle a terminé le travail de mathématiques. Je regarde dans son cahier, deux pages restent blanches.

CYNTHIA: Je comprends pas ces pages-là.
MOI
: Mais c’est pour ça que je suis ici, pour t’expliquer ce que tu ne comprends pas.
CYNTHIA
: Non vous pouvez pas c’est trop compliqué!
MOI: Qu’est-ce que tu veux dire, tu penses que je ne comprends pas la matière?
CYNTHIA: Oui c’est trop compliqué! (C’est des mathématiques de niveau primaire…)
MOI: Mais non je comprends, tu vas voir…
CYNTHIA: NON! C’est juste mon prof qui peut m’expliquer!
MOI: On va essayer, je suis sûr que…
CYNTHIA: Non! Je veux pas je vais mourir!
MOI: Pas tout de suite, j’ai sûrement le temps de t’expliquer…
CYNTHIA: J’ai une tête de cochon, je vous dis que je comprendrai pas!
MOI: On essaie. Une demie, ça fait combien sur cent?
CYNTHIA: Je sais pas!
MOI: Ok, une demie ça fait combien sur quatre?
CYNTHIA: Je sais pas!

Pendant un temps je me dis que c’est impossible. Elle ne fait que répéter qu’elle ne sera jamais capable, qu’elle a besoin de son professeur régulier. Je commence à me dire que je ne vaincrai pas sa résistance. Mais moi aussi, j’ai la tête dure. Et à force d’insister, elle finit par prendre son crayon et écrit ce que je lui dicte. Je pense même qu’elle commence à comprendre, contre son gré.

MOI: Bon, maintenant tout ce qui te reste à faire c’est de faire 8 divisé par 2…
CYNTHIA
: Je sais pas comment ça fait!
MOI
: Mais oui tu sais combien ça fait 8 divisé par 2…
CYNTHIA
: NOOON! Combien de fois faut que je vous le dise!
MOI
: 64.
CYNTHIA
: Hein? Faut que je vous le dise 64 fois?
MOI
: Non, 8 divisé par 2 ça fait 64.
CYNTHIA
, après un temps: Mais non.
MOI
: Mais oui.
CYNTHIA
: Ça se peut pas.
MOI
: Comment tu peux le savoir si tu ne sais pas la réponse?
CYNTHIA
: C’est trop gros. Faut que ce soit plus petit que 8.
MOI
: Ah! Alors ça fait 7.
CYNTHIA: Non!

Et là, alors que je ne m’y attendais plus, je vois sa petite main prendre son crayon et écrire 4.

***

Dans un film, faudrait arrêter là. Parce que dans un film, il faut que le professeur réussisse à vaincre les résistances de ses élèves et à en faire des personnes bien ajustées. Mais on n’est pas dans un film. Après plusieurs problèmes simples réussis avec mon aide, je lui demande si elle se sent capable de retourner à sa place et de continuer toute seule. Elle dit oui. Au bout d’un moment, je vais voir ce qu’elle a fait. Elle a écrit deux réponses, l’une bonne, l’autre exacte mais la fraction n’est pas encore réduite à sa plus simple expression, alors que c’est ce que l’énoncé de la question demande. Je le lui dis.

CYNTHIA: Vous voyez? Je vous avais dit que j’étais pas capable!
MOI: Mais oui, t’as juste fait une petite erreur, c’est pas…
CYNTHIA: Ben oui, j’ai fait deux problèmes et j’ai une erreur, alors dans l’examen je vais couler parce que je vais avoir la moitié des réponses, c’est toujours comme ça, plus je me force plus je fais des erreurs! Plus j’étudie, moins j’ai des bonnes notes!

Sur ce, la cloche sonne, et l’histoire reste sans dénouement satisfaisant au point de vue littéraire.

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Brèves

Lu il y a dix ans, dans l’agenda d’un élève de 14 ans: « Life ends at 25 »

Lu aujourd’hui, en grosses lettres, au liquide correcteur, sur le cartable d’un élève de 16 ans: « All the cool people are doing it. Kill yourself »

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Retour de relâche

La classe s’appelle « préparation au marché du travail », et compte des élèves ayant divers problèmes de compréhension les empêchant de suivre un curriculum normal. Certains sont un peu lents, d’autres ont du mal à se concentrer, d’autres enfin ont des dysfonctions physiques. L’un d’eux, appelons-le Patrick, est trisomique, du moins son apparence le laisse supposer, et doté d’un appareil auditif. Les autres, qui habituellement n’en manquent pas une quand vient le temps de rire d’un élève, le laissent tranquille. Il semble qu’il soit trop bas dans l’échelle du ‘magané’ pour se faire harceler.

Pendant le cours de français, je le vois dessiner mais je n’interviens pas, ne sachant pas trop comment agir avec lui. Puis, je le vois du coin de l’œil commencer à écrire une lettre. Curieux, je m’arrange pour lire le message bourré de fautes et écrit d’une main maladroite, sous couvert de passer entre les rangées, m’assurant que les élèves travaillent. Je ne sais trop pourquoi, ça m’émeut terriblement. Voilà à peu près ce que ça donne une fois les fautes corrigées (ou presque, j’en laisse une parce qu’elle était mignonne!)

Cher André, je veux te dire que je veux aller faire du katroux avec toi. Je veux être ton ami pour toute la vie. Je veux aller à la piscine avec toi et jouer au jeu de vidéo.

Patrick

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